Plage d’Ilbarritz, Bidart, 19 septembre

11h 34, la plage commence à se remplir, mais l’été qui continue sur la Côte Atlantique ne verra pas l’affluence du mois d’août. Une longue écharpe d’oiseaux migrateurs passe devant ton regard, à ras des flots.

Quelques minutes auparavant, à ton arrivée sur le parking, une odeur de café t’envahit, des vacanciers déjeunent, des surfeurs pour la plupart, d’autres sont déjà à l’assaut des vagues. La houle assez forte est propice à leur bon plaisir.

Soleil plein champ, bleu horizon, et l’océan qui gronde en battements réguliers, métronome puissant.

Des parasols de-ci de-là, penchés tels des ombelles colorées.

Privilège de touristes non pressés par le temps ni la cohue, retraités jouissant des beautés de l’instant, enfants ou travailleurs en pique-nique récréatif à la mi-temps, nous sommes les phénix de l’enchantement.

Ici, tout est calme et volupté, le sable, doux sous les pieds, la brise caresse les peaux bronzées.

Tout à l’heure, à La Plancha, tu te nourriras de chipirons, de merlu à l’espagnole arrosé d’un blanc Irelouguy, ou de salade et de dorade avec pommes de terre à la crème, te contenteras-tu d’une bière ou d’eau plate pour mieux plonger dans l’écume d’eau salée ? En plus du menu, au dos de la carte, tu sauras tout de ce château qui trône sur la colline de Handia, autrefois habité par Albert de l’Espée, dont il est dit que face aux vagues rugissantes, sur son orgue immense, il jouait du Wagner.

Tannhauser allié à la puissance des flots, toute la musique en majesté, carte blanche t’est donnée pour l’imaginer.

Et revisiter ce domaine de légendes, complexe de pavillons et galeries autour du château construit pour abriter son orgue, monumental instrument, monté, démonté et remonté presqu’en lui-même mais tout à fait un autre au Sacré-Coeur. Sans son buffet et ses ornements.

Les amours éphémères exigent des séparations. Les allées et venues au gré des affections contribuèrent sans doute à faire de ce vaste ensemble architectural un grand Vaisseau Fantôme pour souffreteux, et amateurs de culture zen.

Or voici que sort des ténèbres, éclipsant l’inventeur solitaire et mélomane, l’architecte Gustave Huguenin, concepteur du site avec force plans mémorables et judicieux. Ressurgis de vieilles archives retrouvées, et conformes aux nécessités hygiénistes de la fin des années 1880, époque où l’air marin déjà s’annoncait comme vrai remède aux atmosphères viciées des villes, ils marquent le château d’Ilbarritz d’un sceau plus authentique et utile qu’une simple demeure de villégiature, aussi belle soit-elle. L’impératrice Eugénie était venue au Pays basque, et les falaises offrant leur face altière à l’océan portent encore aujourd’hui son empreinte. Le grand palais, l’église St Eugénie, la chapelle impériale, les hôtels particuliers où résidèrent des têtes couronnées. A sa suite, se dessinera le long cortège des séjours en bord de mer de la noblesse serbe et russe en exil, et viendra la mode des bains salutaires, appréciés des curistes.

Car le Baron, de santé fragile mais riche héritier de la famille Wendel, des sidérurgistes de Lorraine, avait jeté son dévolu sur cet espace vierge, hormis une ferme et un moulin, pour soigner des bronchites à répétitions.

Du reste en 1914 et après, y sejournèrent bon nombre de soldats gazés durant la guerre, soignant là leur mal phtisique mais non pas leurs tourments.

Quand cessent les crachats et les toux compulsives, demeurent toujours les cauchemars. Et les gueules cassées de s’en remettre à leur bonne fortune pour gérer les conséquences délétères d’un conflit mondial.

Le monarque est chanceux s’il est bien inspiré, et tout gouvernement s’effondre s’il est mal éclairé. Colosse aux pieds d’argile, le temps et les amours déçus, les ventes occasionnant de successifs démembrements, ont eu raison de son unité, le château résistant aux quatre vents ne bat plus que le pavillon d’un passé hanté par un homme fantasque, soumis aux caprices amoureux et leurs suites funestes. En bas, il ne reste plus que La Plancha, autrefois moulin puis local hydroélectrique régissant tout le domaine, et Blue Cargo, ancien pavillon, tous deux devenus restaurants, ouverts sur l’océan.

Et dire que tout le site renfermait jadis l’esprit de son siècle, un condensé des avancées technologiques : électricité, téléphone, adduction d’eau et assainissement, fosse septique, paratonnerre et climatisation ! Sans compter les jardins où Confucius ou Lao Tseu eussent pu deviser en hôtes familiers.

Une fourmilière ou usine magnifique, cité futuriste achevée en 1898, déclinant et résumant l’Exposition Universelle, neuf ans plus tôt.

Bâtisse grandiose, conçue pour abriter Amour, messager à éclipses, golf sans durée, sanatorium et garnison, les aléas l’ont ornée de leur triste couronne, la marque du mauvais sort.

Sur la colline de Handia, la belle endormie, la Walkyrie n’attend plus que son Prince, pour que d’un baiser il la réveille et lui redonne vie, son faste, ses trésors engloutis.

Sur la plage d’Ilbarritz dont les hauteurs s’effritent en pans entiers face à la marée , l’histoire s’invite â tes pensées.

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