Les contes de Morphée : Le meilleur des mondes

En ce temps-là, les poules avaient des dents et pouvaient manger tout ce qu’elles voulaient, les souris avaient des oreilles qui leur servaient aussi à voler, les lapins, une longue queue qui leur permettait de se suspendre à un arbre et de se balancer. Les poissons jouaient de la musique avec leurs nageoires, le règne animal vivait en harmonie, et pas un croc ne dépassait pour exprimer une colère. Chacun se comportait au mieux et avait acquis une seconde nature autorisant un grand savoir-vivre, et tout allait pour le mieux.

Puis, on ne sait comment les choses se sont gâtées, qui a commencé le premier, mais toujours est-il que la zizanie a démarré. Les tortues ont voulu aussi apprendre le tambour, utilisant leur carapace comme caisse de résonance, frappant avec des bâtons que les castors collectaient pour construire leurs barrages. Les oiseaux picoraient les oreilles des souris pour être davantage maîtres du ciel, gobant en plein vol tout ce qui leur passait près du bec. Les lapins lançaient des concours pour élire qui avait la meilleure queue, les abeilles ne faisaient plus de miel et se doraient le ventre au soleil, préférant le farniente au labeur . Chacun se pavanait en son château, se complaisant dans l’inutile, de sorte que bientôt une monumentale pagaille survint, qui frappa les animaux de sidération. Car la stupeur naissait inévitablement de la confusion, on ne savait plus qui blâmer et châtier pour remédier au chaos, grandissant, jour après jour.

On essaya des formules, ritournelles et chansons, Sésame, ouvre les débats et ferme les querelles, Abraquidira la fin des disputes. On institua une Haute Cour pour établir la Justice, mais personne ne voulait du coupable reconnu par ladite Cour, le juré se coiffant des casquettes d’avocat, de procureur et de juge. C’était évidemment un concert où la Reine Cacophonie avait le beau rôle et le Roi des Brigands jouait à qui perd gagne, attisant les passions. Plus les invectives et les jurons pleuvaient et plus on s’amusait.

Mais les rires ne durent qu’un temps, car partout on se lasse du divertissement, dès lors que les distractions affectent les ventres et la nourriture vient à manquer. Plus de miel, plus de barrages, on a froid les nuits d’hiver, et l’été, on s’éclaire comme on peut, plus de pétrole ou de charbon, à force de ne rien faire, chacun a oublié un savoir-faire vite relégué dans l’oubli et l’indifférence.

Petits et grands s’éternisaient dans des discussions stériles, plus d’apprentissage digne de ce nom, plus de culture et d’art, la terre était devenue une indéfinissable misère, où toute roche s’élevait en mur des lamentations.

Là, s’inscrivaient en toutes lettres les morts, les plus faibles en premier, car certaines créatures aimantes n’avaient pas tout renié, la douleur des absents s’obstinant à le leur rappeler. Cependant, cela ne semblait pas assez, car l’hécatombe continuait, tout autour un vaste champ de ruines, et arriva le moment où il fallut se résigner à construire une capsule, capable d’emporter quelques élus vers un autre asile, une autre arche de Noé pour accomplir l’ultime voyage avant l’extermination totale des derniers damnés de la Création.

Or, il n’y avait plus de Dieu pour élire le Capitaine de ce vaisseau de survie, plus de mission divine, juste quelques individus courageux qui ne savaient à quel saint se vouer, et plus de noble cause pour les guider. L’aventure s’achevait-elle avant même d’avoir commencé, n’y avait-il plus rien à faire, sinon se faire à l’idée que toutes les choses ont une fin, bonne ou mauvaise, que les civilisations meurent comme celles qui les ont précédées, et qu’après tout il fallait s’en faire une raison ?

Les derniers guerriers se laissèrent gagner par le découragement, seule une fourmi obstinée se refusait à baisser les bras, continuait comme Sisyphe roulant son rocher en haut de la butte. Elle poursuivait envers et contre tout, sur terre et dessous, le dur labeur assigné à son identité profonde, et se souvenait.

Autrefois, un ermite avait été chassé de ces contrées autrefois hospitalières, sans raison fondée, et avait trouvé refuge là-haut dans la montagne. Il se nourrissait de peu, quelques racines et végétaux, buvait l’eau de la source. Beaucoup d’hommes avaient péri, les plus faibles évidemment étaient les premiers à faire les frais de la discorde générale, serait-ce à lui qu’il appartenait dorénavant de sauver ceux qui restaient, hommes et bêtes, de les embarquer vers un ailleurs plus respirable, là où il était certain qu’ils pourraient tout recommencer ?

La fourmi se dit que ce projet serait plus qu’envisageable, et qu’il suffisait sans doute de le lui demander. Alors, elle entreprit sa longue montée dans la montagne.

Ce fut un long périple, non dépourvu de dangers, elle manqua de rouler plusieurs fois dans le vide, emportée par son propre poids ou poussée par le vent lors de ces tempêtes prêtes à raser tout ce qui bouge ou se dresse, alors elle s’agrippait comme elle pouvait de ses pattes menues, les collait comme des ventouses à la paroi, se réfugiant tant bien que mal au creux de pierres ou de grottes, abris plus sûrs pour se reposer. Elle y étendait son corps épuisé, ses pattes écorchées, heureuse de rencontrer prochainement le seul être qui pût les sauver.

Elle était si mignonne, avec sa tête ronde, ses mandibules minuscules avancées pour croquer le moindre grain de riz ou de blé, ses membres fins tels des fils de lin bruns, et son abdomen luisant comme une perle de mica, et cet air buté sur le front de chevalier servant, assuré d’en découdre et prompt à dégainer son épée contre les dragons ou vilains sorciers désireux de la bouter hors de son chemin.

Ah, qu’elle était ravissante, plus auréolée encore de lumière dans sa robe noire, quand d’une marche régulière et altière elle continuait, déroulait les pas, courant presque parfois, se hâtant , haletant sous le vent ! Elle n’avait nulle crainte, certaine d’arriver à bon port, tant son objectif était clair et la victoire proche, car il y allait de sa vie et de celle des quelques soldats, compagnons fidèles, résolus comme elle à la reconstruction.

Le premier dragon la mit au défi de répondre à une question, et si elle y répondait convenablement, elle pourrait sans encombres emprunter ce défilé qui menait à la cabane de l’ermite. Cet animal fabuleux, compatissant, avait pris sous son aile le pauvre diable banni sans fondement, établi dans la montagne, et s’efforçait de dissuader les intrus de venir l’importuner. Il cracha ses flammes gigantesques pour intimider la visiteuse, et de sa voix caverneuse, l’intima de donner la clé de sa devinette.

– Sais-tu pourquoi les hommes courent à leur perte?

– Euh, réfléchit la fourmi, ils ont succombé aux sept péchés capitaux et idolâtrent la bêtise ?

– C’est une bonne réponse , tu peux poursuivre ta progression, mais prends garde à toi. Tiens, cet anneau te sera utile quand tu affronteras la prochaine épreuve.

Intriguée, la fourmi néanmoins se remit en chemin.

Plusieurs lunes ont pointé leur museau, quand elle dut affronter son deuxième défi. C’était un monstre mi-sorcier mi-oiseau, secouant son bâton de pluie, affublé de grelots, où s’enroulaient trois serpents, avides de l’avaler.

– Holà, qui va là ?

– C’est la petite fourmi qui veut parler à l’ermite.

Mais avant que le Grand Sorcier ne la questionnât davantage, voilà que s’échappa de sa patte l’anneau volant, qui alla s’accrocher à son bec, lui clouant la parole et figeant les serpents, tandis qu’une clochette vint entourer le col de la fourmi soulagée de pouvoir poursuivre vivement sa route.

Et ce fut cette clochette égrènant ses notes claires qui l’avertit de l’entrée en scène du redoutable Cerbère, écumant de rage, bondissant vers elle. La clochette alla bloquer la respiration du molosse, l’empêchant de prononcer l’énigme à laquelle la fourmi n’avait sans doute pas de réponse, de sorte qu’elle arriva saine et sauve jusqu’à l’ermite.

Pour un peu, il l’aurait par mégarde écrasée de sa sandale, si l’oiseau blanc ne l’avait pas arrêté de son cri, le priant de s’accroupir pour recueillir la bestiole sur son index plein de terre. Il était en effet occupé à récolter son jardin, mûr des légumes d’automne.

La petite fourmi était fourbue, elle reprit vigueur après s’être régalée des baies offertes par son hôte. Enfin, elle raconta ce qu’ il ignorait, reclus loin du monde habité, les extrémités auxquels ses compagnons d’infortune et elle-même étaient réduits, et qu’il n’y avait que lui, l’ermite, qui pouvait les amener vers un meilleur sort.

– Moi, dit-il, étonné, et la perplexité arrondissait sa bouche en même temps qu’elle ajoutait des éclairs dans son regard. Après tout, qu’est-ce qu’il en avait à faire de ces gueux qui l’avaient chassé d’en bas, ne méritaient-ils pas aujourd’hui la justice qui s’abattait sur eux, réparant l’infamie dont ils l’avait jadis frappé ?

– Mais il y a des innocents, la bonne Louise et ses petits, les jeunes orphelins, quelques hommes vaillants et mes compagnons, soldats courageux, pouvant livrer bien des batailles pour faire advenir un monde meilleur. Toi seul pourras les conduire vers un nouveau paradis, je le sais. Le temps a apaisé ta colère, tu n’as plus de haine, tu pourras accomplir notre destinée.

Il y avait tant de détermination dans les yeux de la petite fourmi, et tant de confiance, qu’après plusieurs jours de réflexion, l’ermite consentit à redescendre de la montagne, son amie blottie dans un pli de son manteau.

Et il mit fin à l’ancien monde et recréa un nouveau, plus beau de tous les songes que les enfants ont dans leur cœur, merveilleux et féconds.

Toi, homme de bonne volonté, fais comme ces gentils enfants qui d’un oeil ébloui suivent l’oiseau blanc et, d’une aile magique, la belle colombe t’amènera comme tous les bienheureux aux portes du sommeil.

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