Depuis l’été 2019, les allées marines qui longent le Boudigau à Capbreton sont une heureuse promenade où il me sied de m’aventurer l’esprit rêveur. Entre 9 et 10 h, entre le Rio, cinéma à la programmation variée et le pont Lajus, le cheminement au bord de l’eau a des allures de sérénité, ponctuée de haltes de couleurs, chaises posées par endroits comme autant d’invites aux conversations intimes, photographies anciennes en noir et blanc, captures secrètes d’instants privilégiés où l’œil se mire et l’oreille se tend, vers l’inconnu ou l’inattendu : toutes les histoires qui courent à l’improviste, parsemées de plaisir ou de doute, de sentiments mêlés, joie ou tristesse, tresses qui vrillent le temps d’une insondable renommée, trouées célestes ou trésors oubliés.
Garde en pensées, ces bouquets de mimosas, notes de gaieté sur la rive, les éclats de vie non loin s’échappant des halles les jours de marché ou des cafés voisins, le grondement au loin de l’océan, battement de cœur incontournable, et tu verras le vent gonfler la voile de la création, si légère et si calme.
A deux heures et demie de route de Capbreton, après avoir traversé des petits villages du Béarn aux maisons et clochers sages, entre bois et prés où broutent quelques rares chevaux, vaches ou moutons, des auberges au coin de rues désertes et des commerces discrets scandent le parcours qui peu à peu ondule et grimpe vers le bourg de Saint Engrâce, puis plus haut encore, au détour de la départementale, se dévoile la petite station pyrénéenne aux versants dégarnis par endroits.
Certes, les amoureux de la glisse peuvent encore en ce lundi 3 février se donner un plaisir plus chiche, vu l’état de la neige, mais cependant précieux.
Il n’y a pas foule, la télécabine du bas des pistes déroule ses sièges presque à vide, les skieurs demeurent sur les hauteurs, où le tapis arbore une blancheur et une densité plus profitables aux spatules ; l’air est doux, le soleil sous un léger voile étend sa splendeur printanière ; s’il ne neige pas d’ici la fin de semaine, les vacances de février n’auront pas le goût de fête, et les amoureux de la Saint-Valentin seront moins nombreux à écluser le cidre avec les crêpes, et à la flambée se régaleront peu de tartiflette, de fondue ou de cochonnaille basque, raclette, tous ces plats qui sustentent randonneurs et sportifs dans la bonne humeur.
Ce sera à qui trouvera la blague grasse pour que tous s’esclaffent, d’un rire tonitruant qui échappe à la grisaille des jours, au quotidien éprouvant comme un cloaque enterrant les vivants. Qui saura soutenir le plaisantin, mieux le hisser en chantre de la joie en ces temps de chagrin, s’élever avec lui au-dessus de la mêlée et tordre le cou à la morosité ambiante ? Qui pour lancer un concours de grimaces ou de poésies, contrepèteries époustouflantes ou sornettes mirobolantes, jeux de mots troussés en utiles drôleries, calembours détonants pour épater la galerie ?
Il est pourtant bien des soleils et des lunes pour rêvasser, des pentes à gravir et dévaler, des instants de bonheur à partager ; de mon point de mire, les cimes aux couronnes clairsemées demeurent spectacle inégalé.
La nature est un enchantement pour tous, cœurs blessés ou non, perpétuel puits de jouvence où, si tu cherches bien, se cachent les lutins, nymphes et fées, créatures coquines, qui sauront t’arracher un sourire, et te pousser irrésistiblement vers une joie retrouvée.
Vas-y, laisse-toi aller, oublie les chagrins, les angoisses qui entament ta confiance, ton bel enthousiasme, ton optimisme têtu, et la gloire reviendra comme ultime blason, marque essentielle de ta moisson. Foin des larmes, et que ton œil brille tel un diamant sur les contreforts des sentiments. Ris à gorge déployée sans épouvante mais avec excès. Ris comme un enfant qui jamais n’a peur de rien. Et danse comme au-dessus du volcan, dont tu sauras tout d’ailleurs dans le mini musée attenant à l’office de tourisme, non loin de « La galette » qui affolera tes papilles en même temps que tu fredonneras cet air de l’enfant qui jamais ne se perd.
Et homme de courage, éternel Sisyphe ou chevalier à la triste figure, tu remonteras à la cime pour enfoncer dans l’abîme les inutiles tourments, et tu vivras, je le sais, des jours heureux, encore et encore, car je te le dis en vérité, il n’y a pas de blessure ou de désespoir, vaste sujet, qui ne se brise contre le mur espiègle du rire, et du temps.
On l’emprunte non loin de Labenne, à une dizaine de kilomètres de Capbreton, pour cheminer autour du Marais d’Orx, grande étendue mise en eau par le département des Landes depuis l’an 2000, pour créer un espace naturel de protection des oiseaux ; et d’autres espèces, rat des moissons, tortues, dont les portraits jalonnent le circuit pédagogique, ponctué de haltes dans des cabanes percées de lucarnes, postes de curieux avides d’observer cette faune, venue là prendre du repos ou se reproduire parmi la végétation dense, carex et joncs, arbres sortant leurs troncs de l’eau, accrochant au ciel leurs branches nues.
En cette troisième semaine de janvier, l’air est vif, qui fait onduler les vagues noires, mais le ciel d’un bleu azur jette une lumière qui ravit les photographes, d’ailleurs nous en rencontrons dès notre arrivée. La grande pancarte que nos yeux parcourent explique son nom, « Le chemin du retour », lieu d’histoires, d’allers retours perpétuels, les mille et unes boucles accomplies, les voyages successifs et récurrents, les migrations lointaines, canards et oies cendrées, hérons huppés ou non, chut, l’œil écoute et l’oreille se tend…vers les contes et merveilles, suspendus vers d’autres temps. Celui de l’éternel retour, du cycle miraculeux des saisons. Celui du guerrier ailé qui vient ici se reposer, contre vents et marées, se reproduire, se conserver, restaurer ses forces utiles pour poursuivre sans relâche sa lutte, sa destinée. Car il en faut du courage, de la persévérance, dans cet affrontement contre les éléments, dans la bataille résolue de la vie, la perpétuation de l’espèce, que l’homme averti accompagne de ses pensées, et avec ses moyens, ses efforts techniques, son labeur, parachève d’assurer. Écoutons donc cet ancêtre vertueux, autrefois chasseur, qui nous permet de jeter un œil ébloui à travers sa lunette, effaçant la distance et nous permettant d’approcher sans les effrayer les colverts et autres pilets , que sa science nous découvre, sans omettre les cormorans perchés sur les piliers, et plus loin pointant sa tête haute, dissimulée parmi les herbes, l’admirable grue cendrée. Aujourd’hui, pas de vanneau huppée ou de gallinule poule d’eau et autres figules, spatules ou pygargues, tous ces noms que l’ornithologue en herbe que nous sommes s’empressera de creuser, ouvrant le dictionnaire coloré du savoir, vaste comme le monde.
Monde à préserver avec constance, et comme nous y invite le vieil homme voûté aux lunettes rondes, long manteau jeté sur ses frêles épaules et képi vert, avec raison et de manière raisonnée, en écoutant toutes les voix de la conscience et même celle des chasseurs, de tous ceux à qui il importe pour l’équilibre d’une cohabitation pacifique de tous les êtres, peuplant marais et bois, plaines et montagnes, de ménager les populations pour la survie de tous. Mais en ces temps de vociférations plus que de paroles aimables, il semblerait que la raison soit la chose la moins bien partagée, et pour un peuple qui se réclame de Descartes, et qui pour l’heure veut tout et son contraire, crie à tue tête, cela constitue un paradoxe plus que délétère, où s’enferme l’Esprit. Comme nous le dit si bien le vieux sage, la bêtise ne mène jamais à rien, et certainement pas au chemin du retour. Là où le calme s’allie à la beauté, à la splendeur des choses muettes et à la liberté, émergeant loin du chaos.
en ce monde qu’on en oublie toutes les craintes, les regrets du passé pour ne conserver que les joies, les souvenirs de l’enfance qui nous bercent comme une mer, tranquille et apaisée, dont les murmures sont autant de merveilles qu’on accueille dans le livre utile de la sérénité. Adieu forêts qui brûlent, bombes déversées, stériles vociférations de la colère, Poète retourne aux trésors de l’enfant qui est en toi et accroche-toi à cette voix légère, pourvoyeuse des meilleurs sentiments. L’heure est grave pourtant, mais l’allégresse est là pour insuffler l’enthousiasme sans lequel rien ne se fait, pour l’éternité.
Le calme est revenu après la tempête Fabien, et Capbreton s’apprête à fêter Noël au balcon. Toujours sur les crêtes des vagues quelques surfers se donnent du plaisir avant de festoyer au réveillon. Le vieux bonhomme a sa hotte pleine et distribuera les cadeaux, les petits enfants comptent leur dernier dodo avant la découverte émerveillée de leurs surprises. Le lendemain connaîtra son déferlement de joie, de nouvelles agapes en famille sous les guirlandes, le sapin trônera en majesté au salon, les lumières seront là qui illuminent la fête, tous les ingrédients seront présents pour chasser la grisaille, ces petits riens à foison faisant recette, gourmandises et chocolats pour tout oublier, les chagrins et le reste, les tracas, les mille et une difficultés et cætera. Les fins d’année, dit-on, sont propices à la sagesse, c’est le temps de songer qui à rendre des comptes, qui à fourbir de nouvelles armes, à une nouvelle année que chacun espère pleine de promesses et meilleure que celle passée. C’est la magie de Noël, et son cortège d’espérance. Dans le désert et les plaines, les montagnes et les bois, les arbres sont des havres de paix où se taisent les luttes, mon beau sapin, roi des forêts…Les plaintes sont endormies. Il sera toujours temps plus tard de revêtir le manteau anxiogène d’une France, oublieuse de ses chances, car c’est de loin qu’on peut mieux cerner sa fortune : avec les yeux de l’enfant reconnaissant ses charmes, ses trésors enfouis dans la hotte que le vieil homme continue de distribuer, vaille que vaille, par monts et merveilles. Noël est toujours une époque heureuse pour qui a gardé une âme d’enfant, au balcon ou dans la neige qui fait danser ses flocons.
Les bateaux de Hoi An attendent le soir pour s’animer et embarquer les amoureux de la nuit